Madame Irène Miechowka a quitté la Pologne à la fin du mois de janvier 1947. Et depuis elle était tous les ans présente à la commémoration du 11 Novembre 1918 à Vitry aux loges. Ainsi la part d'histoire mondiale dont elle a été le témoin se mêle dés lors à celle de Vitry.
Née en 1914 à Varsovie, Madame Miechowka a subi la première guerre mondiale sous la forme de la séparation familiale .Son père, cheminot dans la partie de la Pologne sous administration russe, a été réquisitionné et évacué en Russie au début des hostilités de 1914. Il n'a pu revenir sur le territoire polonais qu'après la révolution d'octobre 1917. Le 11 novembre 1918 marque la fin des hostilités mondiales et le début des négociations diplomatiques qui aboutissent au traité de Versailles signé en 1919. Ce traité permet à la Pologne de redevenir un état indépendant après près de 150 ans de partage entre Russie, Autriche et Prusse Il sera pour Madame Miechowka, l'origine de son engagement personnel qui l'a amenée jusqu'à Vitry aux loges en 1947. Pendant ses études à l'Université de Lublin commencées en 1932 elle s'engage dans une organisation de jeunesse, d'ampleur nationale, qui se donne pour mission de parfaire l'éducation technique, culturelle et civique des jeunes générations vivant dans la campagne polonaise et qui n'ont pas la chance de faire des études, même secondaires, dans un état alors renaissant. Vaste tâche ,60%de la population polonaise vivant alors à la campagne ! C'est ainsi qu'elle rencontre son mari, Stanislas Miechowka, qui fait partie de l'équipe dirigeante du mouvement.

Officier de réserve, Stanislas Miechowka se trouve en septembre 1939 dans cette partie de l'armée polonaise qui n'a d'autre issue tactique que de se rendre à l'occupant nazi. Prisonnier en Allemagne, il considère en 1945 que la fin des hostilités militaires marque le début d'une inacceptable occupation de la Pologne par l'URSS. Il décide donc de rejoindre cette partie de l'armée polonaise, alors stationnée en Italie et qui a combattu aux cotés des Alliés en 1939. Avec elle il est obligé de se soumettre aux effets politiques de la conférence de Yalta de février 1945 et aux effets militaires de l'armistice du 8 mai 1945.C'est une soumission administrative, mais pas une soumission morale. Ainsi commence pour lui l'exil politique. Arrivé à Paris en septembre 1946, il se creuse la tête pour trouver un moyen de faire franchir le rideau de fer à son épouse restée en Pologne.
Le hasard et l'histoire sont parfois faits de grandes tragédies et de petites chances. Un courrier est chargé, en juillet 1946 à Rome, d'une double mission : observer le déroulement des élections de janvier 1947 en Pologne (les alliés signataires du traité de Yalta avaient donné la garantie purement verbale qu'elles seraient libres)et faire franchir le rideau de fer à trois personnalités qui avaient fait leurs preuves dans l'organisation de la Résistance civile à l'occupation nazie. Etant donné la terreur politique qui règne alors en Pologne, faite d'exécutions et d'emprisonnements dont le but est de briser tous les cadres notoirement réfractaires à l'embrigadement communiste, cette partie de la mission du courrier, qui consistait à sortir de Pologne trois personnalités, échoue. Mais ses contacts à Varsovie le mettent en relation avec Madame Miechowka qui avait repris, dès l'ouverture des lycées( sous l'occupation, n'étaient tolérées que les écoles primaires, ce qui s'explique par le programme nazi d'éradication de la " race slave " par l'abrutissement des cerveaux et la destruction du patrimoine culturel polonais ;l'enseignement secondaire et supérieur a fonctionné vaille que vaille dans la clandestinité, organisé par la Résistance civile). C'est ainsi qu'une traversée à pied des montagnes qui séparent la Pologne de la Tchécoslovaquie en hiver 1947 a amené Madame Miechowka et son fils, alors âgé de huit ans, jusqu'à Vitry aux loges. Son mari, nécessité oblige, y a mis en application des compétences bien théoriques d'ingénieur agronome qui avait une expérience professionnelle d'organisateur de formations en Pologne en louant pendant 26 ans une exploitation agricole. Epopée qui explique pourquoi Madame Miechowka est si attachée au 11 Novembre à Vitry.

J'ai pu dater avec précision cette page de vie et d'histoire que longtemps je n'ai connu que par bribes, sous forme d'anecdotes entendues le soir au coin du feu à Vitry. En effet, la chute du communisme a permis aux rescapés de la terreur stalinienne d'impulser en Pologne une vraie recherche historique sur le mouvement auquel ont appartenu mes parents.
Jusqu'en 1989, il était tout au plus mentionné dans les manuels d'histoire ou dans la presse sous l'étiquette de " fraction réactionnaire "d'un vaste mouvement progressiste. Ce que la doctrine communiste ne pardonnait pas a ce mouvement, c'est que ses dirigeants ont toujours refusé de 1928 à 1939, de l'inféoder à un parti politique , de gauche comme de droite, ce qui faisait de lui un cas typique d'organisation de jeunesse impossible à soumettre à l'embrigadement dans un état de structure totalitaire.

Irène nous a quitté vendredi soir , c'était ma mère.

Barbara Miechowka